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Le traité des Pyrénées 4

 

Querelles de voisinage

La délimitation de la frontière fut plus ardue encore en Cerdagne ; le roi de France invoqua la nécessité de relier commodément le comté de Foix au Capcir et au Conflent pour revendiquer la vallée de Carol et une partie de la Cerdagne ; on convint laborieusement d'attribuer à la France trente-trois villages de la Cerdagne. Mais les plénipotentiaires espagnols, pour ne point perdre la face, exigèrent de conserver Puigcerda et Llivia que les chartres les plus vénérables avaient toujours qualifiés de "ville". Sans vouloir vexer personne,  on peut admettre que le titre de ville attribué à Llivia était un peu emphatique, malgré l'antiquité de cette cité et son parrainage prestigieux (l'impératrice Livie). On parvient ainsi à fixer un tracé particulièrement aberrant, puisqu'il coupait en deux le bassin cerdain dont l'unité géographique et humaine était particulièrement forte, et qu'il faisait de Llivia et de son baillage une enclave espagnole en terre française.

En glissant vers l'ouest, on constate que cette frontière capricieuse se permet des incursions surprenantes sur l'un ou l'autre des versants. Le val d'Aran est bloqué au sud par une ceinture continue de très hauts reliefs et s'ouvre tout naturellement vers le nord ; depuis le XIIe siècle, il est cependant resté dans la mouvance aragonaise à la suite d'une embrouille féodale datant de 1192 qui fut pérennisée en 1314 par le pape Boniface VIII, à qui Philippe le Bel avait imprudemment confié l'arbitrage. Seul Napoléon osa, pour très peu de temps, rectifier cette anomalie séculaire en rattachant le val d'Aran à l'arrondissement de Saint-Gaudens.

Plus à l'Ouest, la Navarre, royaume essentiellement pyrénéen, a longtemps servi de pomme de discorde entre les deux royaumes, un peu comme le Roussillon. La frontière y évite le plus souvent la ligne de crête ; la France descend au sud dans la forêt d'Irati, l'Espagne déborde au nord dans le Valcarlos et au pays Quint. Il faut se souvenir que la Basse-Navarre ne fut officiellement rattachée au royaume de France qu'en 1607 par Henri VI, qui réunissait sur sa tête les deux couronnes. Dans ces parages, le processus de délimitation fut particulièrement ardu : on devait partager des forêts ou des pacages dont l'usage était commun à des villages situés sur les deux versants, mais qui avaient longtemps vécu sous une même domination politique. Evoquons pour mémoire les appétits convergeant sur les bois d'Irati, les pacages de Ronceveaux ou du pays Quint. D'antiques traités de compascuité (les faceries, ou lies, et passeries) maintenaient tant bien que mal la paix entre ces villages ombrageux, aux traditions guerrières et qui ne plaisantaient pas sur le respect des souverainetés communales.
 

Les querelles de voisinage se firent plus aigres aux XVIIIe et XIXe siècles par suite, peut-être, d'une poussée démographique qui aboutit à un certain surpeuplement. La compétition se fit plus rude entre des hommes trop nombreux se disputant des ressources peu extensibles. Lorsque les frontières communales contestées se confondaient avec des frontières nationales, les populations faisaient, de part et d'autre, une brusque poussée de fièvre nationaliste et arguaient hautement de leur francité ou de leur hispanité. L'historien américain Peter Salhins voit dans ces conflits frontaliers du XIXe siècle l'émergence du sentiment national dans l'une et l'autre des Cerdagnes. Nous serions plutôt tentés de voir dans ces incidents l'utilisation abusive du drapeau pour régler des querelles séculaires qui, malgré leur âpreté, demeuraient des querelles de famille. Il est vrai que, parfois, les masques finissent par coller à la peau.

Quoi qu'il en soit, nous traitons du passé mais le présent est particulièrement fugitif : demain nous pourrons, lors de randonnées montagnardes, aller reconnaître les bornes et les croix qui firent l'objet de tant de soins et de chamailleries ; elles ne seront plus que des vestiges archéologiques de frontières à demi désaffectées et désertées par les gendarmes et les douaniers. Dans un futur proche, les Pyrénées vont cesser d'être un cul-de-sac, un glacis militaire ou un cordon douanier, pour retrouver leur unité première et revenir à leur vocation "naturelle" de charnière entre les peuples et les nations.

 

 

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