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Le traité des Pyrénées 3

 

Une ligne de cessez-le-feu

De façon général, le massif pyrénéen forme un milieu montagnard relativement homogène qui, par son relief et son climat, impose aux hommes des contraintes spécifiques. Il existe certes des contrastes locaux entre le versant sud et le versant nord, mais les différences sont plus marquées encore entre l'est et l'ouest. Au total, l'économie montagnarde traditionnelle a toujours été fondée sur l'élevage et la forêt, et ces activités ont longtemps conféré à l'ensemble du massif une unité essentielle au-delà de la diversité des hommes et des paysages. Fixer la frontière au cœur de la montagne, trancher dans le vif, ne pouvait être que le fruit d'une démarche volontariste où les décideurs humaines, les politiques fluctuant au gré des rapports de force ou des comportements diplomatiques, l'emportaient sur la nature des choses. Historiquement, la notion de frontière naturelle n'a jamais été qu'une commodité quand elle n'était pas le masque des volontés expansionnistes !


Collection personnelle : Claude Azémard

 

Pour faire bon poids, le traité des Pyrénées invoquait aussi l'histoire : on allait restaurer l'antique division des Gaules et des Espagnes. Il faut bien comprendre que la mentalité des hommes au XVIIe siècle était fondée sur le respect et la tradition : toute nouveauté était suspecte et devait donc, pour se faire accepter, se draper dans les voiles d'un passé idéalisé ou plus ou moins mythique. On pouvait toujours, dans le bric-à-brac du magasin des accessoires historiques, trouver un travestissement adéquat ; dans le cas précis, on utilisa les plis de la toge romaine pour envelopper et légitimer l'annexion du Roussillon.

On invoquait en fait une délimitation entre les provinces romaines de la Narbonnaise et de la Tarasconnaise qui étaient réunies au sein du même empire. Par la suite, les frontières proprement politiques séparées par des souverainetés distinctes furent particulièrement fluctuantes, mais leur caractéristique constante est qu'elles ne suivirent jamais la ligne de crête. Des Wisigoths aux Vascons en passant par Charlemagne, la Catalogne, le royaume d'Aragon et la Navarre, les grandes dominations et les petits royaumes furent toujours campés à cheval sur la chaîne. Le traité des Pyrénées, qui était un traité de paix, marquait donc une ère nouvelle où les grands monarchies modernes, longtemps affrontées, recherchaient un compromis territorial acceptable au mépris des solidarités ethniques et de l'histoire : la ligne de crête définie selon le principe "divisoire" de la ligne de partage des eaux était en fait une ligne de "cessez-le-feu".

Il restait à déterminer sur le terrain l'application de ce principe. Et c'est précisément parce qu'il ne représentait aucune tradition historique, aucune logique économique ou humaine, que ce principe fut si souvent transgressé. Ces anomalies sont si nombreuses que, dans certains secteurs, elles constituent presque la norme.

Dès l'année 1660, au lendemain du fameux traité, on s'attela à appliquer sur le terrain les formules passablement floues de l'article 42. Une première réunion tenue au couvent des Capucins de Céret fut le théâtre d'une confrontation entre les plénipotentiaires des deux puissances : côté français, c'est le Béarnais Pierre de Marca, archevêque de Toulouse, redoutable érudit et diplomate retors qui, semble-t-il, domina les débats. La conférence de Céret achoppa cependant sur le tracé à choisir au nouveau du Perthus et des Albères.

Le problème de Perthus mérite qu'on s'y attarde un instant. Les automobilistes processionnaires qui y montent l'été pour glaner quelque trophée étranger en forme de bouteille de pastis ou de panier fantaisie ignorent sans doute, pour la plupart, qu'après avoir laissé leur véhicule au parking, en descendant la rue principale, ils ne quittent pas l'Hexagone en marchant sur le trottoir de droite ou sur la chaussée, mais par contre qu'en posant le pied sur le trottoir de gauche ils pénètrent en terre étrangère... Et pourtant, la pente générale du terrain indique clairement que l'on se trouve sur le versant sud. L'origine de ce menu imbroglio est assez plaisante, Pierre de Marca avait réussi à convaincre ces partenaires-adversaires que la frontière romaine passait nettement au sud du col et atteignait, 2 kilomètres plus bas, le cours du Llobregat. Embarrassé, on convint de geler le problème et de créer une zone indivise d'environ 800 hectares qui ne fut partagée qu'en 1764. Les prodiges de l'érudition latine de Pierre de Marca n'avaient pas pour but la restauration minutieuse du limes romain : il s'agissait tout simplement de conserver un glacis militaire sur le versant sud au profit du fort de Bellegarde, qui surplombait et dominait le passage du col.

L'ironie  de l'histoire voulut que ce machiavélisme eut a posteriori des effets pervers : stratégiquement, le fort de Bellegarde ne servit jamais à rien. Il était très difficile à prendre mais très aisément contournable par l'ouest ou par l'est. Et c'est ce que firent par exemple les armées espagnoles d'invasion en 1793. Elles passèrent sans encombre, avec armes et bagages, par le col de Panissars, après un aménagement sommaire du chemin. Par contre, le tracé biscornu de la frontière du Perthus favorisa grandement jusqu'à nos jours le commerce interlope...

 

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